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Du côté de Clio

Mordre au travers

28 Février 2015, 09:43am

Mordre au travers

Quatrième de couverture, en petit : « Cet ouvrage contient des passages susceptibles de heurter la sensibilité de certains lecteurs. »

Mordre au travers, de Virginie Despentes (1999)

Nouvelle  lecture de Despentes, cette fois d'un recueil de nouvelles qu'elle a publié (ou pas) dans différentes revues de 1994 (année de publication de Baise-moi) à 1999. Je ne vous présente plus cette auteure que je lis et que j'apprécie beaucoup. J'avais acheté ce recueil en 2010, j'avais lu quelques nouvelles avant de passer à autre chose parce que je le trouvais trop lourd à lire. Je me souviens avoir buté sur "A terme", dont la lecture devient très vite, en seulement 2 pages et demi (!), insoutenable. Il faut le faire, et peut-être que c'est là où réside tout le talent de Despentes : dénoncer en peu de mots l'horreur. J'ai lu Mordre au travers à petite dose pour ne pas me laisser trop envahir par tous ces drames. Car tout au long de ces 11 nouvelles, aucune place n'est laissée à l'espoir ; non, l'auteur nous pose une situation puis inévitablement nous laisse sombrer dans le gouffre du cauchemar. Peut-être que cela est du aux nombreuses focalisations externes qui nous donnent l'image d'une féminité passive, qui se laisse exploiter souvent sans réagir, ou qui d'autres fois se rebelle avec violence. Les nouvelles abordent des thèmes divers et variés, comme la précarité, le suicide, l'infanticide, l'esthétique snuff, le matricide... Bref, trash. L'écriture est très intéressante, comme dans "Comme une bombe" où la prose poétique rythmée comme du rock contraste avec le thème de la mort en direct abordé. Je ne peux pas dire que j'ai éprouvé réellement du plaisir en lisant ces nouvelles car je me demandais toujours comment celle que je commençais allait se terminer, et comment moi j'allais en sortir. La plus traumatisante est au milieu, "A terme". Virginie Despentes est passée maître dans l'analyse et l'exposé des classes marginalisées dont personne ne veut entendre parler ; elle leur permet enfin de s'exprimer, elle leur donne l'opportunité de faire surgir leur rage. Comme dans "Blue Eye Devil", écrite en 1999 et pourtant d'une cruelle actualité : un homme rentre dans une Fnac, croise l'un de ses fantasmes qui lui apprend qu'elle sort avec un type qu'il déteste, et il se fait exploser. Le don de Despentes, c'est aussi de ne pas finir ses nouvelles sur la chute que l'on se doit d'attendre : ici, par exemple, certes on comprend qu'il porte des armes collées au torax, mais la nouvelle se termine ainsi : "Il ne va pas crever tout seul. La petite innocente jolis yeux, il va lui montrer d'un seul coup, à quoi ressemble son monde à lui." (p.99)

Finalement, ma nouvelle préférée restera "Sale grosse truie". Je l'avais découvert en 2010, et je sais qu'elle était restée longtemps imprégnée en moi ; je pense qu'à présent, elle sera réellement gravée. Une femme qui se trouve grosse et laide sait que son mari la trompe ; devant elle, dans un restaurant, devant tout le monde, il drague une serveuse. Lui a beaucoup de succès, et sa femme se trouve ingrate ; l'est-elle vraiment ? On ne le saura pas car finalement on ne se trouve jamais très avantageuses. Le fait est que le mari découche souvent sans rien lui dire, ne sort pas souvent avec elle peut-être parce qu'il a honte ou que c'est elle qui a honte d'elle-même et que donc elle refuse de sortir. J'ai aimé l'écriture et les sentiments exprimés, qui culminent sur une fin terrible et gore, sur la haine de soi, la haine d'exister.

Les nouvelles de Despentes : comme un piment oiseau qui nous brûle bien longtemps après l'avoir goûté

Extrait de "Balade"

"Parfumerie classe rue des Gobelins, je regarde la vitrine juste pour ne pas le croire, qu'il y a des crèmes pour les vieilles un seul pot c'est mon RMI. A l'intérieur, une femme en rose toute pourrie choisit son parfum, discute avec la vendeuse.

Sûrement qu'elle mérite rien, qu'elle a jamais rien fait pour personne, n'empêche qu'elle a une carte bleue et des sourires dans les magasins. N'empèche qu'elle, elle a le droit d'être là. Sûrement que les soirs, avec ses potes, elle dîne dans des super restaus et qu'ils discutent de trucs trop intéressants. Ils doivent se dire : "Ah la la, ma chère, l'argent ne fait pas le bonheur, si vous saviez, tous mes soucis..." Mais toi t'existes, et puis pas moi." (Librio, p. 48)

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