Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Du côté de Clio

Carol

30 Août 2016, 16:19pm

Carol

"L'amour est dans la tête, c'est un état d'esprit" (postface, p. 314)

Carol, de Patricia Highsmith (1952)

Argument : Therese, orpheline à peine sortie de l'adolescence, est décoratrice de théâtre. Seulement, elle ne trouve pas de travail : elle accepte de vendre des poupées dans un grand magasin new-yorkais lors de la période des fêtes de Noël pour gagner sa vie. Le travail n'est pas facile, Therese s'ennuie dans sa vie, s'ennuie avec Richard, son fiancé, qu'elle n'aime pas. Un jour, elle rencontre Carol, une femme mûre, blonde et belle qui lui demande d'envoyer une poupée à sa fille pour Noël. Therese note l'adresse... elle lui enverra une carte. Une histoire commencera, une histoire dans laquelle la jeune femme se jettera avec toute l'innocence qui la caractérise.

Mon avis : Carol a une histoire digne d'intérêt. Le roman fut tout d'abord publié comme Les Eaux dérobées par Claire Morgan, pseudonyme de Patricia Highsmith. Celle-ci venait de publier son premier roman policier, Strangers on a Train, et ne voulait gâter sa réputation avec un roman au caractère si sulfureux pour l'époque, les années 50. Elle n'avouera que quelques années plus tard en être l'autrice, lorsque sa renommée fut incontestable. Lors de sa sortie en poche, Carol eut un grand succès et devint l'un des romans lesbiens les plus mondialement connus.

Carol fut adapté en 2015 par Todd Haynes sous un titre éponyme, Carol : le film est beau, majestueux, somptueux grâce aux décors et au jeu des actrices, où tout passe par leurs regards. Le film a changé quelques passages de la trame du roman : il lui apporte une touche qui le bonifie. L'écriture de Patricia Highsmith n'est pas toujours prenante, mais la lecture se fait plus aisée au fil des pages. Le sujet est en soi le plus intéressant : le premier amour maladif d'une jeune ingénue qui découvre son attirance envers une femme d'âge mûr sans se poser de question. La pudeur se fait pleinement ressentir dans leurs relations ; on est loin du roman du XXIe où tout est explicitement énoncé. Bien sûr, on est loin des métaphores constantes de Violette Leduc dans Thérèse et Isabelle (une autre Thérèse !), mais certains passages sont voilés derrière des figures qui semblent employées pour contourner la censure. La liberté devient le maître mot de ce roman qui nous porte sur la route des Etats-Unis, où il s'agit de lutter contre l'oppression de cette société homophobe, représentée tant par Richard, le petit ami de Therese qui n'hésite pas à lui exprimer son "dégoût", que par Harge, le mari de Carol qui fera tout pour la séparer de sa fille. La chasse aux sorcières, en cette époque de Guerre Froide, était plutôt la Lavender Scare, la "Peur violette", c'est-à-dire la persécution des homosexuels. Quant à la construction des personnages, Therese peut sembler naïve et être agaçante à certains moments, j'avoue que ça a été mon cas ; mais qui n'est pas passé par toutes les étapes de l'amour et du doute lié à l'amour que l'on veut réciproque ? Chaque lectrice peut ainsi s'identifier à Carol, femme meurtrie, ou à Therese, femme en quête de l'amour qu'elle n'a jamais reçu. On en oublierait presque que l'écriture manque de veine.

Deux femmes en quête d'amour et de liberté dans une Amérique des années 50 totalement homophobe

Extrait :

"Therese serra les dents. Elle regarda Carol traverser la chambre à pas lents, l'espace s'agrandir entre elles et se souvint de la première fois qu'elle l'avait vue s'en aller si lentement - pour toujours, avait-elle cru. Carol avait aimé Abby aussi et elle se le reprochait. De même qu'elle se reprocherait un jour d'aimer Therese, peut-être. Therese comprenait maintenant pourquoi décembre et janvier avaient été faits de colère et d'indécision, de réprimandes alternant avec l'indulgence. Elle comprenait aussi que, quoi que Carol exprimât en mots, il n'y avait plus à présent ni de barrière ni d'hésitation. Il n'y avait pas d'Abby non plus, après ce matin, quelle qu'eût été leur histoire."

Edition Folio, p. 207.

En bonus, une photo de "Carol", le film de Todd Haynes, représentant Carol (Cate Blanchet) et Therese (Rooney Mara) lors de leur virée à travers les Etats-Unis

En bonus, une photo de "Carol", le film de Todd Haynes, représentant Carol (Cate Blanchet) et Therese (Rooney Mara) lors de leur virée à travers les Etats-Unis

Commenter cet article