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Du côté de Clio

La Piste de glace

25 Mai 2016, 06:32am

La Piste de glace

Dupés

La pista de hielo, de Roberto Bolaño (1993)

Une saison à Z, ville touristique de Catalogne. Trois personnages nous racontent leur vie : Remo Morán, un chilien qui a fui la dictature de Pinochet et qui a fait prospérer ses boutiques dans les stations balnéaires catalanes; Gaspar Heredia, un poète et ancien ami qu'il embauche comme veilleur de nuit dans son camping; et Enric Rosquelles, le grand droit de la mairesse de Z, crapuleux mais terriblement touchant dans son amour pour Nuria, un patineuse olympique déchue. Les récits se succèdent pour annoncer le début de la fin : il va y avoir une mort, un coupable, et des mystères dans cet énigmatique Palacio Benvingut, lieu de la tragédie. Bienvenue dans l'univers de Roberto Bolaño !

Roberto Bolaño s'éloigne quelque peu, dans ce roman précoce, de l'univers qui baignera ses prochains romans tels qu'Estrella distante ou Nocturno de Chile. Cependant, le thème de la dictature est sous-jacent, comme une avant-première de ce qu'il développera par la suite. Ici, l'ambiance est plus aux mystères et aux confessions personnelles. Le roman se construit comme une déconstruction du roman policier : il y a bien un assassinat, un coupable, mais pas vraiment d'enquête puisque le lecteur tombe dans les mailles du filet et mène lui-même les recherches. Cependant, le corps n'apparaît que dans le dernier tiers de la trame... et il n'appartient pas au personnage qu'on attendait ! Dommage, on s'est fait berner. Chapeau Bolaño. En effet, l'histoire de ces vies marginales et de l'amour est ce qui intéresse le plus l'auteur chilien, et non pas le récit d'une enquête policière, bien que le suspense soit bien là et parfaitement emmené par la narration.

Ainsi, on se laisse porter par la trame ; les chapitres sont courts, ils se finissent tous par des points de suspension ce qui nous pousse vers le chapitre suivant, et le suivant, et le suivant. Bolaño sait nous entraîner sur le désir frénétique de percer le mystère... avant de nous décevoir. Il a réussi son coup, il ricane de nous avoir berné. Tout comme le crime, l'assassin importe moins que la manipulation : en effet, ce n'est que dans les toutes dernières pages qu'il avouera son crime. La pista de hielo est construit comme un labyrinthe de récits, comme un puzzle dont les pièces se croisent quelques fois, d'autres non. On est touché par ses personnages qui n'hésitent pas à montrer leurs failles. Leurs failles qui les rendent si humains, même Enric Rosquelles qui est une crapule pourrie jusqu'à la moelle : pourtant, malgré son ambition et sa haute considération de lui-même, il aime passionnément Nuria sans jamais lui avouer. Elle, elle ne s'en rendra compte que trop tard. L'amour, les difficultés d'aimer, voilà l'un des thèmes de La pista de hielo qui rend ce roman si prenant. Mais, à cause de toutes ces fausses pistes laissées par Bolaño, on referme le livre avec un sentiment de vide : au final, il ne nous a raconté qu'une saison dans une station balnéaire de la Catalogne. Qu'en restera-t-il ?

Une mosaïque de personnages intéressante écrite pour contrecarrer les normes du genre policier... On en ressort blasé

Extrait :

"Un día Rosquelles vio la bicicleta de Nuria en la calle, frente al Del Mar, y decidió entrar y averiguar qué ocurría. Para su sorpresa encontró Nuria sentada en la barra, tomando un agua mineral junto a mí. Hasta ese día yo no sospechaba que entre ellos hubiera alguna relación y la situación que se produjo fue, por decir lo menos, embarazosa: Rosquelles me saludó con una mezcla de odio y desconfianza; Nuria saludó a Rosquelles con una impaciencia bajo la cual se adivinaba un poquito de felicidad; y yo, pillado de improviso, tardé en comprender que el maldito gordinflón nada quería de mí sino que venía al rescate de su ángel rubio."

Edition Anagrama, p. 83.

"Un jour, Rosquelles vit le vélo de Nuria dans la rue, en face du Del Mar, et décida d'entrer pour s'assurer de ce qu'il se passait. Pour sa propre surprise, il découvrit Nuria assise au comptoir, qui buvait un verre d'eau en ma compagnie. Jusqu'à ce jour, je ne soupçonnais pas qu'il puisse exister la moindre relation entre eux et la situation qui se produisit fut, pour le moins, embarrassante. Rosquelles me salua avec un mélange de haine et de méfiance ; Nuria salua Rosquelles avec une impatience qui laissait deviner une pointe de bonheur ; et moi, prit de court, je tardai à comprendre que le maudit grassouillet ne voulait rien de moi puisqu'il volait au secours de son ange blond."

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