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Du côté de Clio

La Tribuna

5 Mai 2016, 16:14pm

La Tribuna

Amparo, tribune de la plèbe

La Tribuna, de Emilia Pardo Bazán (1882)

Espagne, 1868, quelques années avant l'avènement de la République. Amparo confectionne et vend des gaufres avec son père à La Coruña, en Galice. Elle n'a que quinze ans quand elle rencontre pour la deuxième fois Baltasar et son ami Borrén. Ceux-ci parviennent à l'introduire dans l'usine de tabac, où elle commence à travailler. Elle y connaîtra la conscience ouvrière puisqu'elle tentera de faire valoir les droits de ses camarades, elle y découvrira la politique ; elle connaîtra aussi la nature de l'homme, à travers ce parcours initiatique vers l'âge adulte.

Emilia Pardo Bazán est une auteure espagnole, galicienne, du XIXè siècle. Outre le fait qu'elle fut la maîtresse de l'un de ses grands contemporains, Benito Pérez Galdós, elle fut la première à introduire le naturalisme en Espagne. Elle était toujours au courant de ce qu'il se passait dans la littérature européenne et lisait beaucoup Balzac, Zola, Dostoïevski, Tolstoï. Dans La Tribuna, elle tente de mener un examen minutieux de la réalité et, tout comme Zola, elle se fond dans l'univers qu'elle souhaite décrire : celui des ouvrières dans une usine de tabac. Elle y a mené une véritable enquête de terrain pour s'imprégner au maximum de l'ambiance pour être le plus fidèle possible à la réalité. La technique est donc, en effet, naturaliste. Le roman est découpé en trente-huit chapitres assez courts qui forment chacun une unité thématique ou une unité d'action. On observe l'évolution d'Amparo dans ce siècle quelque peu chaotique en Espagne. Elle grandit au fil des pages et découvre la vie, avec les pièges que celle-ci possède. Elle tombera dans quelques uns, bien malgré elle, pauvre petite ingénue. Pourtant, elle révèlera son fort caractère lors des tribunes populaires, alors qu'elle cèdera à la pression de l'homme qui lui promet le mariage. L'histoire d'amour est subsidiaire, puisqu'elle ne représente pas le noeud de l'histoire.

La narration est fluide et intéressante, par moment le narrateur tente de nous induire en erreur ou nous pousse à penser ce qu'il souhaite sur les personnages. Il est fort intéressant de noter certains effets de zooms cinématographiques produient par la manière de narrer l'histoire : le narrateur se détient sur Amparo qui descend dans la rue, puis montre l'effervescence de la ville à la sortie de la messe, puis se concentre sur Baltasar et Borrén qui observent Amparo de loin avant de se centrer à nouveau sur la jeune adolescente. Evidemment, qui dit roman naturaliste dit beaucoup de descriptions, mais elles ne sont que très rarement pesantes. Dans La Tribuna, l'action importe autant que le portrait d'une société en mutation. Tous les regards posés sur celle-ci sont justes, et il convient de souligner aussi qu'Amparo représente l'un des premiers personnages féministes de la littérature espagnole : elle défend son honneur en tant que femme du peuple (face à un bourgeois), elle travaille et gagne sa vie et aide sa mère (elle refuse son rôle assigné de femme au foyer), elle souhaite la parité homme / femme dans l'honneur et la lutte politique. Amparo est en tout point un personnage moderne créé par une femme moderne... à découvrir !

Un chouette roman, précurseur et très bien écrit

Extrait :

"Bien ajena que la viese ningún profano, puesta la mano en la cadera, echada atrás la cabeza, alzando de tiempo en tiempo el brazo para retirar la gorrilla que se le venía a la frente, Amparo bailaba. Bailaba con la ingenuidad, con el desinterés, con la casta desenvoltura que distingue a las mujeres cuando saben que no las ve varón alguno, ni hay quien pueda interpretar malignamente sus pasos y movimientos. Ninguna valla de pudor verdadero o falso se oponía a que se balancease su cuerpo siguiendo el ritmo de la danza, dibujando una línea serpentina desde el talón hasta el cuello. Su boca, abierta para respirar ansiosamente, dejaba ver la limpia y firme dentadura, la rosada sombra del paladar y de la lengua; su impaciente y rebelde cabello se salía a mechones de la gorra, como revelación traidora del sexo a que pertenecía el lindo grumete, si ya la suave comba del alto seno y las fugitivas curvas del elegante torso no lo denunciasen asaz. Tan pronto, describiendo un círculo, hería con el pie la tierra, como, sin moverse de un sitio, zapateaba de plano, mientras sus brazos, armados de castañuelas, se agitaban en el aire, bajaban y subían a modo de alas de ave cautiva que prueba a levantar el vuelo."

Edition Cátedra, p. 174.

"Bien étrangère à ce qu'aucun profane ne la vît, la main posée sur les hanches, elle lançait sa tête en arrière, étirant de temps à autre le bras pour retirer le petit bonnet qui lui descendait sur le front, Amparo dansait. Elle dansait avec l'ingénuité, avec l'indifférence, avec la chaste désinvolture qui caractérise les femmes quand elles savent qu'aucun mâle ne les voit, ni personne qui puisse mal interpréter leurs pas et leurs mouvements. Aucune barrière de pudeur qu'elle soit vraie ou fausse ne s'opposait à ce qu'elle bouge son corps en suivant le rythme de la danse, dessinant une ligne serpentine du talon jusqu'au cou. Sa bouche, ouverte pour respirer avec impatience, laissait voir la propre et solide dentition, la sombre rosée du palais et de la langue ; son impatiente et rebelle chevelure sortait en mèches de son bonnet, telle une révélation traitresse du sexe auquel appartenait la jolie frimousse, si la douce ligne du sein haut et les fugitives courbes du torse élégant ne la dénonçaient pas déjà suffisamment. Aussitôt, décrivant un cercle, elle frappait la terre du pied, comme si, sans bouger de sa place, elle claquait du pied clairement, pendant que ses bras, armés de castagnettes, s'agitaient dans les airs, descendaient et montaient tels les ailes d'un oiseau captif qui tente de s'élancer dans les airs."

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