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Du côté de Clio

Etoile distante

9 Février 2016, 16:19pm

Etoile distante

"Había sido, contra su voluntad, la confidente del diablo, pero estaba viva." (p. 147)

("Elle avait été, contre sa volonté, la confidente du diable, mais elle était vivante.")

Estrella distante, de Roberto Bolaño (1996)

(Etoile distante, pour la traduction française)

Alberto Ruiz-Tagle est un jeune poète autodidacte qui se présente pour la première fois à l'atelier de poésie de Juan Stein en 1971 ou 1972. Il suscite immédiatement la curiosité des autres apprentis poètes ; Ruiz-Tagle n'est pas brillant, mais il est mystérieux. Les jeunes femmes, notamment les jumelles Garmendia, tombent aussitôt amoureuse de lui. Elles disparaissent en 1973 juste après le coup d'état de Pinochet. Ruiz-Tagle aussi. Ou plutôt : son nom disparaît, mais sa figure reste et apparaît sous une autre appellation. Ruiz-Tagle est Carlos Wieder et Estrella distante sera le récit d'une chasse à l'homme.

Roberto Bolaño est un auteur chilien reconnu aujourd'hui pour ses romans et nouvelles, lui qui se considérait avant tout comme poète. Il était la terreur des maisons d'édition et autres écrivains car il critiquait tout le monde, férocement. Il prônait une littérature éloignée des best-sellers : ironie du sort, il est aujourd'hui considéré comme l'un des meilleurs romanciers chiliens. Estrella distante est son second roman, publié en 1996. Bolaño était alors en Espagne ; son roman se déroule essentiellement au Chili, son pays qu'il n'aura pratiquement pas revu depuis son exil. Il narre, à travers un narrateur qui pourrait être son alter ego, l'histoire de la vie (des vies) de cet homme qui dira tantôt s'appeler Ruiz-Tagle, tantôt Carlos Wieder, tantôt R.P English, et tant d'autres pseudonymes d'une personnalité qui s'échappe. Wieder, c'est le prototype du sanguinaire malade, qui tue et use de l'esthétique snuff. Sanguinaire et tortionnaire. Innommable. Le narrateur et son ami Bibiano O'Ryan suivront sa trace durant des dizaines d'années. Le monde dépeint par Bolaño est sordide, marqué par l'exil, par les révolutions, les guerilleros de tous continents, la littérature... Le récit coule de source et possède un certain suspense d'on ne sait quoi avant de parvenir à l'épisode de l'épilogue. Un suspense qui me rappelle la lecture de Dans ses yeux (2005), d'Eduardo Sacheri, un auteur argentin, découvert il y a maintenant quelques années ; les deux romans n'ont à première vue rien à voir puiisque l'un se passe en Argentine et l'autre au Chili. Mais le fond de dictature est le même, tous deux présentent une enquête policière pour retrouver un homme qui parvient toujours à filer...

Quant à l'écriture en soi... Quelques passages sont de trop et stoppent l'action première du récit. Il y a parfois trop de descriptions ; par exemple, le répertoire dressé de toutes les oeuvres que Wieder a écrit sous différents pseudonymes. Mais l'auteur parvient à nous faire entrer dans cet univers angoissant et oppressant de la dictature chilienne. Quelques passages sont formidables : le récit de la visite de Ruiz-Tagle chez les jumelles Garmendia ou l'épilogue, par exemple, ou la mort de Diego Soto dans une gare de Perpignan. Le narrateur, dans deux de ces cas, opte pour une mise en retrait affirmant qu'il suppose que la réalité a été telle qu'il la raconte. Et le lecteur accroche, immédiatement. Mais Estrella distante est aussi un hymne à la poésie, celle qui appartient à tous ; tant au fasciste qui écrit des poèmes morbides dans les airs qu'aux réactionnaires qui défèquent, vomissent, se masturbent sur les plus grandes oeuvres de la littérature française, qu'aux jeunes poètes en devenir qui assistent à des ateliers de grands poètes non reconnus. Tout cela est conté avec une certaine ironie et une relative distance...mélancolique.

Un petit roman court et captivant, très bien écrit

(Ayant lu le roman dans sa version originale, j'utiliserai l'espagnol que je traduirai moi-même pour présenter un extrait de l'oeuvre)

Extrait :

"Una horas después, Alberto Ruiz-Tagle, aunque ya debería empezar a llamarle Carlos Wieber, se levanta.

Todos duermen. El, probablemente, se ha acostado con Verónica Garmendia. No tiene importancia. (Quiero decir: ya no la tiene, aunque en aquel momento sin duda, para nuestra desgracia, la tuvo.) Lo cierto es que Carlos Wieder se levanta con la seguridad de un sonámbulo y recorre la casa en silencio. Busca la habitación de la tía. Su sombra atraviesa los pasillos en donde cuelgan los cuadros de Julián Garmendia y María Oyarzún junto con platos y alfarería de la zona. (Nacimiento es famoso, creo, por su lozería o alfarería.) Wieder, en todo caso, abre puertas con gran sigilo. Finalmente encuentra la habitación de la tía, en el primer piso, junto a la cocina. Enfrente, seguramente, está la habitación de la empleada. Justo cuando se desliza al interior de la habitación escucha el ruido de un auto que se acerca de la casa. Wieder sonríe y se da prisa. De un salto se pone junto a la cabecera."

Edition Anagrama, p. 31-32.

"Quelques heures plus tard, Alberto Ruiz-Tagle, bien que je devrais commencer à l'appeler Carlos Wieder, se lève.

Tout le monde dort. Lui, probablement, a couché avec Verónica Garmendia. Aucune importance. (Je veux dire : cela n'a plus d'importance, même si à ce moment-même, pour notre malheur, ce fut important.) Le fait est que Carlos Wieder se lève avec l'assurance d'un somnambule et parcourt la maison en silence. Il cherche la chambre de la tante. Son ombre traverse les couloirs où sont accrochés les tableaux de Julián Garmendia et de María Oyarzún ainsi que des assiettes et des pièces de poterie du coin. (Nacimiento est réputé, je crois, pour sa faïence ou sa poterie.) Wieder, dans tous les cas, ouvre les portes avec une grande discrétion. Il finit par trouver la chambre de la tante, au premier étage, à côté de la cuisine. En face, sûrement, se trouve la chambre de la bonne. Alors qu'il se glisse à l'intérieur de la chambre, il entend un bruit de voiture qui s'approche de la maison. Wieder sourit et se presse. En un saut, il se trouve près de la tête de chevet."

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