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Du côté de Clio

Carol

17 Janvier 2016, 16:18pm

Carol

"Tu es tombée du ciel" - Peut-on dénigrer ce que l'on est ?

Carol, de Todd Haynes (2015)

Avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Sarah Paulson, Kyle Chandler...
Prix d'interprétation féminine pour Rooney Mara au Festival de Cannes 2015
Queer Palm au Festival de Cannes 2015

New-York, 1952, période de Noël. Therese Belivet (Rooney Mara) travaille dans un magasin de jouets mais elle rêve d'être photographe. Un jour, Carol Aird (Cate Blanchett), une femme élégante, séduisante et distinguée vient lui demander conseil pour offrir une poupée à sa fille ; Therese préfère les trains électriques. En partant, Carol oublie ses gants... Therese les lui envoie ; ce sera le début d'une intense histoire entre ces deux femmes que tout sépare...

Carol est adapté du roman éponyme de Patricia Highsmith (The Price of Salt pour la version origianle) des années 50 : celui-ci a alors été censuré puisqu'il présentait une relation saphique. Le film attrape le spectateur dès la première scène : la caméra suit un homme, qui entre dans une salle de réception somptueuse, voit deux femmes attablées, demande au bar un double whisky avant se diriger vers les deux comparses. Il s'agit de Therese et de Carol, qui ne nous seront réellement présentées que plus en amont du film. Nous nous retrouvons d'emblée immiscés dans une relation que l'on imagine intense par le jeu des regards. La fin du film reviendra sur cette scène pour nous en montrer toute la portée dramatique. Entre temps, la suite de cet épisode assiéra nos convictions : tout est produit par les regards et les non-dits, dans une douceur et une subtilité sublime. Entre les deux femmes naîtra une histoire d'amour qui ne peut exister dans cette société américaine des années 50 : en effet, en 1952, l'Association des psychiatres américains déclare l'homosexualité comme une maladie mentale. Carol est mariée en instance de divorce, elle a une petite fille et son mari, Harge (Kyle Chandler), la porte aux tribunaux pour lui en refuser la garde de par ses moeurs. Le grand absent de Carol est celui-ci, le terme "homosexualité" : il ne sera jamais prononcé, ni aucun de ses synonymes. Tout est beaucoup plus subtile.

D'ailleurs, ne vous attendez pas à découvrir une image misogyne de la relation saphique : la sensualité est un peignoir qui se détache, une main qui glisse à plusieurs reprises sur l'épaule, un regard profond qui se plante avec intensité dans les yeux de l'autre et qui en dit plus que mille discours. Carol est un bijou maîtrisé de bout en bout : les personnages sont parfaitement esquissés dans leur complexité, l'histoire est parfaite (elle nous mène du road movie au parcours initiatique), et que dire de la photographie et des décors ? On se retrouve plongés dans l'ambiance des films mélodramatiques holywoodiens des années 40-50, des films classiquement noirs... Les coiffures sont somptueuses et je n'ai pu me détacher des cheveux de Carol, toujours extrèmement bien tenus. Les images nous indiquent une relation fermée, cloîtrée, où l'échappatoire semble compliquée : en effet, les deux femmes se trouvent filmées, à de nombreuses reprises, à travers les vitres d'une voiture embuées d'humidité ou sale de poussière. Quant aux hommes, ils n'ont pas le beau rôle ici : la critique est certes sous-jacente mais virulente. L'amour entre Carol et Therese semble interdit parce qu'il entrave la fierté et l'amour-propre de l'amant qui ne veut laisser partir la femme parfaite : Carol est riche et belle, Therese semble naïve et accepte tout (sauf le voyage en Europe). Le spectateur doit alors faire un intense travail pour parvenir à interpréter les sous-entendus que contient le film. Ou alors, il peut simplement choisir de se laisser porter...

Au final, je voudrais relever ce fait : Carol est un film lesbien qui est en train de conquérir le monde (prix d'interprétation à Cannes, nominations aux Golden Globes, nominations aux Oscars...) : il présente un regard d'homme(s) sur une histoire de femmes. Le réalisateur est un homme, et tous le personnages masculins du film ont leur mot à dire sur l'idylle (évidemment, ils la critiquent). Mais Carol est un film qui a tout compris... Enfin un film à succès qui représente un pan de l'homosexualité féminine sous un bon jour ! Normalement, les films lesbiens sont marginaux et ceux qui sortent au grand jour sont plutôt misogynes...

Carol

Un film attendu depuis de nombreux mois : sublime histoire d'un amour impossible où chaque détail compte

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