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Du côté de Clio

La brave Anna

10 Juillet 2015, 12:44pm

La brave Anna

« Une aventure est l’idéal dans une vie et quand on l’a perdue, la vie est très solitaire. » (p. 87)

La brave Anna, de Gertrude Stein (1909)

Anna Federner est une bonne allemande arrivée aux Etats-Unis. Elle devient la servante de bon nombre de personnes au cours de sa vie, qu’elle soigne et commande avec tout l’amour dont elle est capable. Se succèdent donc à ses côtés plusieurs femmes, un docteur mais aussi ses amies et ses animaux. Anna quelques fois est heureuse, d’autres moins surtout quand elle apprend qu’elle doit changer de maîtresse ; mais Anna vit par procuration, pour les autres, ce qui l’empêche bien souvent de vivre.

Gertrude Stein est bien méconnue, du moins en France, alors qu’elle a côtoyé l’élite de son siècle ; elle a été remarquée lors de ses cours de psychologie par William James, frère du romancier Henry James, puis a ouvert un salon littéraire en France où se sont succédés aussi bien Apollinaire que Juan Gris, elle a soutenu Cézanne, Picasso et Matisse. Elle a inventé l’expression de « génération perdue » et a contribué à faire découvrir Hemingway, Fitzgerald, Dos Passos, entre autres. Ella a aussi beaucoup œuvré lors de la Seconde Guerre Mondiale pour la Libération aux côtés de sa compagne d’une vie, Alice Toklas.

La brave Anna est une nouvelle issue de son recueil Trois vies, un hommage tant à Flaubert avec ses Trois contes qu’à Une vie de Maupassant. Et c’est vrai qu’ici nous est contée la vie de la gouvernante Anna. L’écriture est agile ; souvent les critiques ont dit que Gertrude Stein, admiratrice du cubisme, avait souhaité l’introduire dans la littérature. Son écriture tente en effet de montrer différentes facettes de ses personnages et de leurs actions, souvent en répétant un syntagme. Les descriptions se répètent sur des groupes ternaires : « Elle s’asseyait toujours là, volumineuse, désarmée, douce. Elle avait un beau visage clair, doux, régulier, avec des yeux gris-bleu agréables et vides, et de lourdes paupières endormies. «  (p. 43) On suit les peines et les joies de cette brave Anna qui veut exercer son métier aussi bien qu’elle le peut, et qui veut toujours tout régenter, au point de perdre certains de ses amis. Elle se dévoue pour tout le monde, sauf pour elle-même. En somme, on s’émeut de suivre le parcours de vie de cette femme qui mourra sans avoir su vivre. Carpe diem est la devise que n’aura pas su suivre Anna, qui aura préféré épargner le plus possible pour offrir de l’aide, un mariage, de quoi manger aux plus nécessiteux aussi bien qu’aux chiens et aux chats abandonnés. Un cœur simple, à la manière de Flaubert, puisqu’Anna possède aussi un perroquet qu’elle n’aime pas trop et dont elle se séparera assez rapidement.

Une nouvelle émouvante, à l’écriture intéressante.

Extrait :

« Il n’y a rien de plus lugubre que la vieillesse chez les animaux. C’est comme s’il n’était pas normal qu’ils aient des poils gris et une peau fripée, et de vieux yeux aveugles, et des dents gâtées et inutiles. Un vieil homme ou une vieille femme ont presque toujours quelque lien qui semble les rattacher à une existence plus jeune et plus normale. Ils ont des enfants, ou le souvenir d’anciennes obligations, mais un chien qui est vieux est ainsi coupé de tout son monde de lutte, est comme un Struldburg immortel, qui traîne sinistrement la mort à travers la vie.

Et c’est ainsi qu’un jour la vieille Bébé mourut. Et ce fut lugubre, plutôt que triste, pour la brave Anna. Elle ne désirait pas que le pauvre vieil animal fatigué par l’âge continuât à traîner avec ses vieux yeux aveugles et la pénible toux qui le secouait, mais sa mort laissa un grand vide à Anna. Elle avait ce stupide garçon de Pierre et la gai petit Rags pour se consoler, mais Bébé avait été la seule à pouvoir se souvenir.

La brave Anna voulait une vraie tombe pour sa Bébé, mais cela n’était pas possible dans un pays chrétien, aussi Anna toute seule emporta sa vieille amie après l’avoir enveloppée décemment et alla la mettre en terre dans un endroit tranquille qu’elle connaissait.

La brave Anna ne pleura pas la pauvre vieille Bébé. Et même non, elle n’eut pas le temps de se sentir seule, car pour la brave Anna c’était chagrin sur chagrin. »   

Edition Folio, p. 119

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