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Du côté de Clio

Les Jolies choses

18 Juin 2015, 16:59pm

Les Jolies choses

Une plongée dans le monde cruel pour les femmes dans la musique

Les Jolies choses, de Virginie Despentes (1998)

Prix de Flore 1998 - Prix Saint-Valentin 1999

Claudine et Pauline sont soeurs jumelles. Et formidablement opposées : l'une fait très attention à elle, l'autre pas. L'une veut chanter mais ne sait que se pavaner, l'autre sait chanter mais n'aime pas se montrer. Mais Claudine a un jour l'idée du siècle : demander à Pauline de faire un concert, elle assurera le reste. Sauf qu'elle ne supporte pas de rester dans l'ombre et se jette par la fenêtre : Pauline prend alors son identité.

Les Jolies choses est le troisième roman de Despentes, après Baise-moi (1993) et Les Chiennes savantes (1996) ; pour la petite histoire, elle ne parvenait pas à l'écrire, alors elle a pris de la coke non-stop pendant cinq jours pour parvenir à le finir. Voilà, ça c'est dit. Mais ne vous m'éprenez pas, le roman est vraiment bon : il reste dans la veine de Despentes, mais est moins cru que Baise-moi. Tout est relatif cependant ! Il est découpé en quatre parties, selon les quatre saisons ; évidemment, sex, drugs (pétards + coke) and rock&roll toujours. Mais l'histoire n'est plus une vengeance, plutôt une renaissance. Pauline s'habillait mal et ne cherchait à plaire à personne, sauf que quand elle décide de prendre la place de sa soeur, il faut songer à s'épiler, porter des talons, des robes courtes et moulantes... et accepter d'attirer tous les gros lourds comme un aimant. Etonnant passage où Pauline descend pour la première fois dans la rue dans cet habit ce qui provoque les émois de tous les mâles en rut. On assiste alors à sa transformation : au début, cela lui déplaît, à la fin elle est vexée si on ne la regarde plus. Despentes nous entraîne ainsi dans le milieu de la musique dite populaire, qui séduit le public le plus large grâce à une femme un peu trop séduisante et survoltée (Claudine a fait du porno). L'auteure a l'air de plutôt bien maîtriser le sujet, et elle montre comment les principaux concernés s'accaparent des "hontes" pour en faire des éléments de business (le début du film porno est projeté lors d'un concert). On observe très bien cette transformation assez spectaculaire, qui nous surprend jusqu'à la dernière page.

Le style de Despentes reste le même : original, endiablé, oral, cru, parfait. On se laisse porter par un livre qui se dévore en un clin d'oeil (252 pages, tout de même). La psychologie des personnages, à travers les différents flashbacks, donne une touche tout à fait intéressante au roman. Représentatifs de Despentes, il y a aussi les adjectifs les plus improbables attachés aux noms communs, créant un superbe décalage (exemple : "elle reste civile et délicieuse" ou dans le même genre "déraillement de réalité"). Elle poursuit aussi ses néologismes inventifs et cocasses (comme le verbe "fourraxer") et parvient parfaitement à se mettre à la place de cette fille qui passe de négligée à super bonasse, ce qui lui permet de décrire toutes les oppressions que les filles plutôt bonnes subissent. Et les autres aussi : quelle femme ne s'est jamais faite siffler dans la rue ?

Un bon roman qui se laisse dévorer.

Extrait :

"A vingt-cinq ans, elle n'a jamais eu l'idée de mettre des pompes à talons, et elle se retrouve, grotesque dans une robe rouge, on dirait un travelo, à essayer de marcher dans le salon avec les talons les moins hauts de toute la collection. Absurde tentative d'avoir une démarche digne, ressemblant à quelque chose. La cheville mise en danger se barre sur le côté, le genou cogne l'autre genou. Alors il faut marcher précautionneusement, réfléchir : quoi poser en premier, de la plante ou du talon. Réfléchir : où porter le poids de son corps pour ne pas se ramasser. Se tenir droite, lancer la jambe. Mais ça ne marche pas, elle fait le crabe qui serait ivre et rien à voir avec une femme.

Elle regarde ses pieds, effondrée. La cheville est rouge d'être malmenée. Les orteils rabougris, sensation d'os broyés, parce qu'au bout de la pompe ça rétrécit et ça compresse, sans aucun rapport avec la forme du pied.

Ça ne marchera jamais.

Sa colère devient noire. Claudine cette pauvre idiote, comment-a-ton idée de porter des choses pareilles pour faire plaisir à qui, pour ressembler à quoi, sale putain pathétique."

Edition J'ai lu, pp. 80-81

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