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Du côté de Clio

Je vais bien, ne t'en fais pas

22 Juin 2015, 16:45pm

Je vais bien, ne t'en fais pas

"Nous sommes des monstres de nostalgie" (p. 121)

Je vais bien, ne t'en fais pas, d'Olivier Adam (2000)

Claire revient de chez sa grand-mère et apprend que son frère, Loïc, est parti de la maison. Après une dispute avec son père, il a dit qu'il ne reviendrait plus, qu'il ne voulait plus jamais les revoir. C'était il y a deux ans. Aujourd'hui, Claire est caissière à Paris, chez Shopi. Elle est passée par une phase d'anorexie sévère ; Loïc est tout pour elle. Son frère, oui, mais aussi son conseiller, son mentor, celui qui l'aide à faire ses devoirs, qui la cultive. Presque son amoureux aussi. Aujourd'hui, Claire est caissière, elle prend des vacances, et elle décide de partir à Portbail, puisque c'est de là qu'a été envoyée la dernière carte de Loïc, ces cartes qui lui ont permis de faire face à son absence.

Peut-être connaissez-vous l'adaptation éponyme de Philippe Lioret, datant de 2006. Une belle adaptation, avec Kad Merad et Mélanie Laurent. Et les chansons d'AaRon. L'un de mes premiers chocs cinématographiques et l'envie de découvrir le livre, à 14 ans. Il ne m'avait pas fait le même effet. On ne conçoit pas bien ce genre de livres, à 14 ans, empreints de tant de mélancolie, de non dits, de beauté. Et surtout on ne saisit que trop bien une certaine scène, dans un ascenseur, qui permet de comprendre un peu trop tôt ce qu'on aurait préféré comprendre plus tard. Je vais bien, ne t'en fais pas est le premier roman d'Olivier Adam. Aucune surprise qu'il ait été adapté, l'écriture est très cinématographique, à la manière d'un synopsis ou d'une pièce de théâtre absurde. Les phrases sont courtes, les mouvements analysés, décryptés, tout comme les pensées et les émotions des personnages. Le temps se fait long, dans cette attente d'on ne sait quoi. Olivier Adam sait distiller les indices, peu à peu. Evidemment, si on connaît la trame du film, on parvient à tous les saisir ; le regret serait que la fin ne soit pas assez explicitée. Ou que le film en dise trop, pour combler cette lacune qui est là, pour être gênante, justement. La fin du livre nous paraît alors fade, et la fin du film nous déçoit par ce vide qui n'a pas su rester blanc.

J'ai adoré ce style à fleur de peau, cette fuite de Claire, qui passe aussi bien par ses rencontres amoureuses sans lendemain que par son errance à la mer, à Portbail, à la recherche de son frère. Ce frère absent, mais si présent par les évocations de la soeur, par l'écriture même et l'usage du "on". Ce frère que l'on devine partout... Le roman se lit très vite, à peine 156 pages découpées en chapitres incisifs de deux pages en moyenne. Le style est direct, et souvent indirect-libre, d'ailleurs. Les passages à la caisse du Shopi sont parfaits, on voit les articles défiler sous nos yeux ("Pomme golden, Décap' Four, un paquet d'Ariel petit format, papier toilette Moltonel, gel douche Ushuaïa, pâte à tarte feuilletée Herta, jus de pomme Pampryl, pistaches Bahlsen, tomates en grappes, forme d'Ambert, lardons, une bouteille de Ballatine's, deux aubergines, un sachet de gruyère râpé, des crèmes à la noix de coco Gervais (les crêmes renversantes, c'est nouveau !), voilà, ça vous fera deux cent soixante-trois francs et trente centimes, vous pouvez taper votre code, merci, au revoir, merci, bonne journée à vous aussi.", pp. 13-14). La construction du roman est simple, mais ça marche. Il m'a laissé un arrière-goût mélancolique, assez triste, mais ne m'a pas tant remué que le film (qui me remue toujours). Cependant, ce fut une redécouverte tout à fait agréable ! Un conseil si vous souhaitez le lire : lisez-le d'une traite, vous en profiterez bien plus. Prévoyez deux heures trente, au bord de la plage, au coin du feu, où vous le souhaitez, et savourez, doucement.

Un chouette livre ; de la mélancolie quotidienne à contempler.

Extrait :

"Claire a mis ses lunettes de soleil. Le jeune homme a demandé si ça allait. Oui, ça va. On va partir demain, finalement, je crois que je préfère. Avant d'aller vers Paris, on suivra un peu la côte, vers le nord. On verra l'usine de La Hague. On ira se baigner un peu. L'eau sera froide et on se sentira comme des glaçons. On se jettera dans les grandes vagues en poussant des hurlements et je finirai dans tes bras. Revenus sur la plage, tu me sècheras avec la grande serviette-éponge. Tu t'excuseras lorsque tu frôleras ma poitrine, mes fesses. On se poursuivra en courant. Comme par hasard on arrivera derrière les rochers, où personne ne nous voit et d'où l'on ne voit personne. On se tiendra face à face. Tu passeras un doigt sur mon visage, tu écarteras une mèche de cheveux avant de m'embrasser. Des doigts courront dans mon dos. Tu feras glisser une bretelle. Ta bouche sera très chaude sur mes seins, sur mon ventre, sur mon sexe, ou à l'intérieur, je ne saurai plus très bien. A un moment, je pleurerai sans raison. Tu me demanderas pourquoi je pleure et je ne te répondrai pas."

Edition Pocket, pp. 92-93

Voilà, je vous laisse avec ça...

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