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Du côté de Clio

L'affamée

9 Août 2014, 07:19am

L'affamée

La douleur amoureuse de l'absence

L'affamée, de Violette Leduc (1975)

"Aimer est difficile, mais l'amour est une grâce."

Après avoir lu Thérèse et Isabelle, dont j'avais beaucoup aimé la prose, j'ai eu envie de lire un autre livre de la talentueuse, mais oubliée, Violette Leduc. Mon choix s'est porté sur L'affamée, dont la quatrième de couverture dit uniquement : "L'affamée est la description de l'Amour."

En effet, à travers les 254 pages, on découvrira ce que le désir d'amour peut provoquer envers une femme dont on ne saura jamais le nom. Si on connait un peu la vie de Violette racontée en partie dans le très bon film éponyme (voir ici), on devinera aisément que cette femme est Simone de Beauvoir. Violette l'attend lors de ses voyages, désespère de la voir revenir, se lamente lorsqu'elle est à côté d'elle, dans ce café où elle vient très souvent, se trouve laide et lamentable, souhaite se suicider mais n'en a pas le courage. La prose est moins poussée que dans Thérèse et Isabelle, où les métaphores étaient reines. Ici dominent plus les rêves oniriques et les divagations de Violette, qui s'attarde sur le quotidien pour le transformer en un mysticisme propre à elle-même, et dont la croyance serait l'être désiré. Les phrases sont courtes, hachées, souvent nominales. Je dois avouer que ce style m'a quelques fois perdue, je n'ai pas saisi toutes les images, toutes les divagations, qui partent de la réalité la plus concrète, pour parvenir à une sorte de rêve étrange, presque surréaliste. Pour le comprendre, il faudrait le lire par petits bouts, le déposer puis le reprendre, s'attacher à chaque mot, chaque phrase, chaque image. Je garderai quelques images en tête, quelques beaux paragraphes extrêmement bien construits et répétitifs pour montrer ce manque qui la dévore. Violette est extrêmement lucide envers elle, trop peut-être, elle finit par tomber dans l'infériorisation d'elle-même.  En effet, L'affamée ne raconte pas seulement l'amour qu'elle éprouve, il parle aussi d'une profonde introspection pour tenter de percer les secrets des changements qui s'opèrent en elle. Elle se répète beaucoup (tout le livre pourrait se définir comme l'attente, l'attente, puis quelques fois la rencontre dans le café, pour un dîner, qui la dévore), mais les images changent, ce qui donne aussi un rythme au texte. Je l'ai moins aimé que Thérèse et Isabelle ; ici, le voile de la prose prend un peu trop de place. Finalement, je dois dire que le film Violette m'a aussi aidé à entrer dans son univers ; on peut, par exemple, mieux s'imaginer la place que prend son "réduit", son appartement, dans sa vie.

L'affamée en manque d'amour total ; elle oublie aussi de s'aimer elle-même, à travers une prose poétique, trop poétique quelques fois, dans un cri éminemment désespéré.

Extrait :

"J'ai vingt ans. Je suis le bûcheron. Je suis beau. Les enfants me l'ont appris avec leurs mains. Elle lit. Le jour de la Toussaint, ma peau sent l'abricot. J'ai la formule des forêts sur ma peau. Elle brûle. Elle sent la cuisson. Je bûche, mon poitrail présente au tronc magistralement ridé la dorure des boulangeries. Elle lit. Mon encolure est toujours en liberté. Ma chemise, c'est mon voile. Elle claque, elle halète, elle a des emportements. Le vent la lutine. Elle lit. Le vent se coule jusqu'à mon ventre. Il s'introduit pendant les quatre saisons. Le vent commet entre ma chemise et ma peau les prouesses du maître verrier. Elle lit. Ma chevelure vit au soleil. Elle gonfle. Des oiseaux y bâtissent leur nid. Quand j'ai finis ma journée, je ne baisse pas ma tête pour renouer mes lacets. Entre les vieux rails, je me promène avec mes petits chardonnerets. Elle lit. Sous mes bras, j'ai des touffes de menthe. Quand je me démange, j'épice mes doigts. Elle lit. Je suis plus fort que le chêne. Je l'ai abattu. Je l'abattrai. Elle lit. Ma taille, c'est du ruban de velours déroulé au mètre. Pour ceinturon, je porte un triple rang de rameaux. Ma couronne de laurier a été placée là. Elle lit. Mes bottes neuves gémissaient. J'ai mis des rossignols dedans. C'est plus chantant. Elle lit. Dans mes reins, j'ai la série des fauvettes. Dans ma poche, j'ai les tourterelles. Quand je perds ma cotonnade, j'éponge ma sueur dedans. Quand je les étouffe, je les remplace. Elle lit. Dans mon avant-bras, j'ai le fuseau, j'ai la quenouille. Quand l'arbre tombe, la cime pénètre entre mes jambes. De la dentelle d'acacia flatte mon visage. Elle lit. Quand je me repose sur les fougères, je vois mes veines. Sur chaque bras, j'ai la Riviera. C'est bleu. C'est gai. Elle lit. Ma force est une batterie. Elle lit. Je taille, j'entaille, je taillade, je déracine, je détrône, j'éclaircis, je déboise. Dans mon corps, il y a ce taillis de mes forces. Sur mon dos, la sueur s'achemine. C'est la coulée de mercure. La goutte qui tombe sur l'échine est lointaine. Elle lit. [...]"

(Edition Folio, p.157-158)

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