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Du côté de Clio

Thérèse et Isabelle

9 Juin 2014, 11:06am

Thérèse et Isabelle

La sensualité absolument poétique

Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1966)

L'histoire de ce livre est passionnante : d'abord inclut dans le manuscrit de Ravages en 1954, Gallimard interdit sa publication par crainte de condamnation. Il paraît enfin en 1966, mais censuré, des passages sont coupés. Ce n'est qu'en 2000 (après la mort de son auteure, donc), que le livre paraît enfin sous sa forme d'origine. Aujourd'hui, je pense que ce court roman ne peut plus choquer grand monde, ou alors ces personnes n'ont pas lu du Virginie Despentes, par exemple.

Thérèse et Isabelle raconte trois jours et trois nuits de la vie de deux jeunes élèves pensionnaires d'un collège de province pour jeunes filles strict, qui à l'origine semblent se détester, mais qui finissent par découvrir ensemble le plaisir entre les murs de leur dortoir. Tout l'environnement extérieur qui nous est décrit semble alors se détacher devant l'exclusivité de leur amour.

Je suis arrivée sur ce livre par hasard, suite à la sortie du film Violette (que je n'ai toujours pas vu), j'ai voulu lire un roman de cette auteure quelque peu tombée dans l'inconnu. Thérèse et Isabelle était le seul (étrangement) dans le rayon de la librairie. J'avoue avoir eu du mal les dix premières pages à entrer dans le style de cette auteure. Style que j'ai ensuite trouvé magnifique, très poétique. Les scènes d'amour et de découverte sont décrites, évidemment, mais le style permet de mettre un voile entre le trash à la Virginie Despentes, et nous. L'amour se fait métaphorique, et magnifique, lyrique et lumineux. Les pouvoirs de l'érotisme sont ici magnifiés par le pouvoir de l'écriture. L'image de la "pieuvre" est par exemple récurrente ; je vous laisse un seul exemple de la poétique de Violette Leduc : "Le nénuphar s'ouvrira dans mon ventre, le voile de la dame blanche traînera sur ma lande." (p.127)

Cependant, un bémol : le livre s'achève de manière abrupte, très abrupte, comme s'il n'était qu'un prétexte pour raconter ces premiers émois sexuels, sans créer un attachement précis. J'ai lu sur un site que Simone de Beauvoir avait demandé à Violette d'écrire ce livre qui racontait une partie de sa jeunesse. Mais au moins, mes yeux ont scintillé de mille papillons de métaphores. J'en viens même à me demander si ce n'est pas ça, finalement, ce style, qui aurait gêné les lecteurs de l'époque : un style qui pose l'érotisme en marge de la pornographie. Après tout Sade avait déjà fait bien pire deux siècles auparavant, bien que lui n'écrivait pas sur l'homosexualité, certes. Mais grâce à Violette Leduc, j'ai découvert une autre vision de l'érotisme littéraire, loin du trash de Virginie Despentes (elle en prend pour son grade, la pauvre...) que je continue cependant à vénérer, oui, mais d'une manière différente à présent !

Du trash en métaphores : une belle découverte d'une auteure qui semble à présent oubliée.

Extrait

"Nous nous serrions encore, nous désirions nous faire engloutir. Nous nous étions dépouillées de notre famille, du monde, du temps, de la clarté. Je voulais que serrée sur mon coeur béant Isabelle y rentrât. L'amour est une invention épuisante. Isabelle, Thérèse, disais-je en pensée pour m'habituer à la simplicité magique des deux prénoms.

Elle emmitoufla mon épaule dans l'hermine d'un bras, elle mit ma main dans le sillon entre les seins, sur l'étoffe de sa chemise de nuit. Enchantement de ma main au-dessous de la sienne, de ma nuque, de mes épaules vêtues de son bras. Pourtant mon visage était seul ; j'avais froid aux paupières. Isabelle l'a su."

(p.25, édition Folio, 2013)

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